
En septembre 2002, lors de la sortie japonaise de son second long-métrage Millenium Actress, Satoshi Kon avait déclaré : « Je sens que j’ai encore en moi au moins dix films à concevoir ». Il n’aura pu nous offrir que quatre longs-métrages avant que la mort ne l’emporte. Satoshi Kon a succombé mardi 24 août à 6h20 d’un cancer du pancréas. Il n’avait que 46 ans. Il emporte avec lui les fabuleuses promesses d’une œuvre unique, dont on commençait tout juste à mesurer l’importance. C’est une immense perte pour le cinéma.
Gros consommateur d’animés, fan d’Abattoir 5 et lecteur de Philip K. Dick, ce natif d’Hokkaido trouve sa vocation en découvrant Dômu, chef-d’œuvre du manga signé Katsuhiro Ôtomo. Son diplôme de designer en poche, il parvient à se faire remarquer de son idole dont il devient l’un des protégés à la fin des années 1980. Après avoir assisté Ôtomo (il est directeur artistique sur Roujin Z, participe très brièvement au manga Akira et au projet Steamboy) et avoir assuré plusieurs travaux de décorateur dans l’animation (notamment sur Patlabor 2 de Mamoru Oshii), Kon s’essaie brièvement au manga avec Kaikisen – Retour vers la mer, puis s’impose comme un auteur à part entière en tant que coscénariste et directeur d’acteurs sur un OAV tiré du manga JoJo’s Bizarre Adventure.
Mais c’est en travaillant sur Magnetic Rose, le plus beau sketch de l’anthologie Memories, que Satoshi Kon dévoile l’étoffe d’un cinéaste à part entière. Bien que ce space-opera lorgnant du côté du film fantastique, soit officiellement réalisé par Ôtomo, Kon y conçoit de bout en bout une séquence où les fantasmes et la réalité se confondent, une scène qui porte en germe les thématiques majeures de son œuvre à venir (la figure féminine magnifiée, le pouvoir évocateur d’une œuvre artistique, etc.), et déjà empreinte de son admiration pour le romancier Yasutaka Tsutsui, connu en France pour La Traversée du temps.
Le talent et la pugnacité de Satoshi Kon lui permettent alors de décrocher une commande pour le studio Mad House : l’adaptation à petit budget du roman Perfect Blue, destinée au marché de l’OAV. Mais Kon ne se satisfait pas du scénario, et exige de le réécrire. Mad House souscrit à sa demande, à la condition que soient traités les thèmes d’idole, d’horreur et de stalker. Satoshi Kon sublime ce cahier des charges, notamment avec un glissement imperceptible de la subjectivité du récit, qui passe du point de vue de la victime à celui de son tortionnaire. Le résultat est d’une telle qualité, que Perfect Blue bénéficie d’une sortie salles, non seulement au Japon mais aussi en France.
Ce coup de maître ne permet cependant pas à Kon de concrétiser son souhait de porter à l’écran le roman Paprika de Tsutsui. Et avec un budget équivalent à celui de Perfect Blue (environ 800 000 euros), il écrit et réalise Millenium Actress, qui sera cantonné au marché de la vidéo à l’international après l’achat des droits par Dreamworks. Millenium Actress est pourtant l’œuvre maitresse de Kon : toujours sur le principe de la réalité subjective, il y retrace un siècle d’histoire japonaise, à travers le parcours d’une star du cinéma nippon dans lequel interviennent deux documentaristes chargés de réaliser le portrait de l’actrice au crépuscule de sa vie. Construit sur le motif de la spirale, ponctué de rimes visuelles soutenues par le superbe score de son compositeur attitré Susumu Hirasawa, Millenium Actress est une œuvre bouleversante, d’une folle densité, et injustement méconnue en France.
Après ce film monstre, Tokyo Godfathers apparaît plus comme une pause dans la carrière du cinéaste qui obtient enfin un budget plus confortable : deux millions d’euros. Néanmoins, en mettant sur le devant de la scène les parias de la société japonaise (à savoir une trinité de sans abris qui recueillent le soir de Noël un nouveau-né), Kon livre une œuvre doucement subversive, et parvient à glisser ces mises en abimes dont il a le secret au cours d’un final où ses trois héros concrétisent leurs rêves les plus fantaisistes par des biais génialement quotidiens.
Son œuvre suivante sera également sa plus expérimentale. La série télévisée Paranoia Agent lui donne en effet l’occasion de s’essayer à plusieurs styles graphiques et registres narratifs, tout en lui permettant d’y recycler les nombreuses idées qu’il n’a pu exploiter dans ses films précédents. Satoshi Kon livre même un surprenant épisode dans lequel il brocarde l’industrie de l’animation japonaise. Format télé oblige, Paranoia Agent est également l’œuvre sur laquelle Satoshi Kon sera le moins impliqué. Chose plutôt rare dans la japanimation, le cinéaste s’accorde en effet le luxe de travailler très longuement à la mise en place du character design, et conçoit de A à Z les story-boards de ses films avec une méticulosité exceptionnelle.
La boucle sera bouclée quelques mois suivants, lorsque Yasutaka Tsutsui, particulièrement impressionné par Millenium Actress, propose à Satoshi Kon de porter à l’écran Paprika, peut être le film le plus connu du cinéaste devenu dès lors l’une des figures de proue de l’industrie. Satoshi Kon est en effet à l’époque l’un des piliers du très prestigieux studio Mad House et cofonde le syndicat JANICA, visant à améliorer les conditions de travail des animateurs. Adaptant pour la première fois un roman de Tsutsui, Kon semble avec Paprika en finir avec ses réflexions sur la métadiégétique, notamment lors d’un final jusqu’au-boutiste mémorable. Et après le très beau sketch Ohayō pour l’anthologie Ani-Kuri 15, son film suivant, Yume miru kikai, prévu pour sortir dans le courant de 2011, s’annonçait logiquement comme une rupture dans sa filmographie, comme il l’avait confié à des journalistes américains : « Ce sera un film plus enfantin. Je veux que le public s’identifie à des petits robots qui continuent à vivre après que leurs parents – à savoir la race humaine – aient disparu de la surface du globe. »
Son départ prématuré ne devrait néanmoins pas nous priver de découvrir cette œuvre, ainsi que Satoshi Kon l’a indiqué dans un message posthume éprouvant, diffusé sur son site officiel le lendemain de son décès, et dans lequel le cinéaste fait ses adieux à ses proches et à son public : « Quand j’ai fait part de ma crainte de ne pouvoir terminer Yume Miru Kikai à Mr Maruyama (président de Mad House – NDR), ce dernier m’a répondu : "Ne t’inquiète pas, nous trouverons bien un moyen de mener ton film à son terme." » Une très maigre consolation, qui ne parviendra nullement à combler le gouffre incommensurable laissé par la disparition de cet artiste. Sayonara Kon San.
Julien DUPUY
Vous pouvez lire une traduction anglaise du message posthume destiné par Satoshi Kon à ses proches, ses collaborateurs et ses fans ici :

























